Toera, transformer la confrontation en art
À première vue, Toera pourrait être résumée à une technicienne hors pair, une plume aiguisée ou une rappeuse qui ne craint ni la provocation ni l'affrontement. Pourtant, derrière cette maîtrise se cache une artiste qui construit son œuvre dans le temps long, où chaque texte répond à une nécessité plutôt qu'à une urgence.
Son parcours ne naît pas d'un plan de carrière minutieusement préparé, mais d'une succession de rencontres, de freestyles improvisés et d'une fascination immédiate pour l'écriture. Depuis, chaque morceau devient un espace où la performance technique dialogue avec l'intime, où les démonstrations de force servent avant tout un propos profondément personnel.
Entre introspection, féminisme, recherche artistique et volonté constante de repousser ses propres limites, Toera façonne une identité singulière qui refuse les cases autant que les compromis.
Des quais aux open mic, une passion devenue quotidienne
L'histoire commence presque par hasard. En fréquentant les rappeurs de sa ville, Toera découvre les sessions freestyle, les open mic et toute une culture qui l'attire immédiatement.
"J'ai commencé à rapper en trainant avec des rappeurs de ma ville. Concours de circonstances : j'me suis retrouvée en sessions freestyle chez des gens, sur les quais. J'avais envie de faire pareil donc j'ai très vite commencé à écrire et à rapper mes textes à mon tour, en open mic. L'écriture est très vite devenue quotidienne."
Derrière cette première impulsion, une personne joue un rôle essentiel.
"S/o à mon grand frère qui m'a ouvert les portes de ce milieu et aidé à me familiariser avec cet art."
Très vite, l'écriture dépasse le simple exercice. Elle devient un réflexe quotidien, un besoin presque vital qui accompagnera toute la construction de son identité artistique.
Entre performance, provocation et rapport au temps
Si Toera devait résumer son univers en une phrase, elle parlerait autant de confrontation que de recherche personnelle.
"Mon style mélange performance et provocation. Il est né d'une recherche de validation et tend de plus en plus vers la confrontation avec le temps."
Cette évolution résume bien son parcours. Là où les premiers morceaux cherchaient parfois une reconnaissance extérieure, les plus récents semblent davantage questionner le passé, les blessures et les émotions que les années permettent enfin d'affronter.
Une démarche qui se ressent particulièrement dans LE ROI DU SILENCE, le morceau dont elle est aujourd'hui la plus fière.
Quand la technique sert l'émotion
Pour Toera, LE ROI DU SILENCE représente bien plus qu'un simple titre réussi. C'est le morceau où tout ce qu'elle recherche dans son écriture semble enfin s'être aligné.
"Parmi tout ce que j'ai sorti, mon morceau dont je suis le plus fière c'est LE ROI DU SILENCE. C'est objectivement mon meilleur texte. Il y a tout : la technique de la rime et des placements rythmiques, les figures de style, les punch et les barz, le fond du propos... Et j'suis très contente des prises rec : j'ai jamais eu une interpretation/émotion autant en phase avec la proposition."
Le morceau raconte son premier amour, une histoire vieille de dix ans qu'elle a volontairement laissé mûrir avant d'oser l'écrire.
"J'ai mis des années à me décider d'écrire là-dessus. Il y a des sujets trop importants pour ne pas faire les choses correctement quand on décide de les aborder. J'ai attendu assez de temps pour avoir le recul nécessaire et pour que ma plume soit assez affûtée."
Chez Toera, la patience devient presque un outil artistique. Certains textes ne peuvent exister qu'après plusieurs années de réflexion.
Des influences bien au-delà du rap
Même si sa discographie actuelle reste profondément ancrée dans le rap, Toera nourrit son imaginaire avec des artistes venus d'horizons très différents.
Camille, Aurora, Amy Winehouse, Amyl and the Sniffers, Mogwai, Céu ou encore James Blake font partie des artistes qui l'accompagnent au quotidien.
Jusqu'à présent, ces influences apparaissaient surtout à travers certaines harmonies vocales ou quelques textures discrètes sur des morceaux comme CIEL NOIR, LE ROI DU SILENCE, TOUT EN NOIR ou GRAVE.
Mais les choses sont en train d'évoluer.
Son prochain projet, réalisé avec le beatmaker LEIF, devrait laisser beaucoup plus de place à cet univers musical hybride.
Prévu pour début 2027, ce projet promet une nouvelle facette de son identité artistique.
Être une femme dans le rap : entre violence et avantage inattendu
Impossible d'évoquer le parcours de Toera sans parler du regard porté sur les femmes dans le rap.
Elle ne nie pas les difficultés. Les insultes, les commentaires misogynes et les messages haineux sur les réseaux font désormais partie de son quotidien.
Pourtant, elle refuse d'en faire uniquement une faiblesse.
"Aujourd'hui je me dis 'benef' et je prends ce que je peux comme avantages là-dedans, mais au début ça m'énervait beaucoup. Je me disais toujours : 'si j'étais un mec je saurais réellement ce que mon art vaut, mais en tant que meuf je saurai jamais exactement'."
Elle constate aussi que cette différence de perception crée parfois un effet inverse : beaucoup découvrent avec surprise un niveau technique qu'ils n'attendaient pas.
Pour autant, elle garde un regard lucide sur les mécanismes sociaux qui façonnent ces réactions.
Selon elle, chacun continue malgré lui à regarder le monde à travers une éducation profondément marquée par les questions de genre. L'important reste d'en avoir conscience afin de ne pas considérer ces constructions comme une fatalité.
Créer malgré les critiques
Les réseaux sociaux apportent autant de visibilité que de violence.
Toera distingue clairement les critiques constructives des attaques gratuites.
Les premières nourrissent sa réflexion. Les secondes restent parfois difficiles à encaisser.
Le harcèlement scolaire qu'elle a subi laisse encore des traces.
"Ça m'arrive tellement ces derniers temps que je commence à m'y faire. J'apprends à faire la part des choses. Ayant subi beaucoup de harcèlement à l'école, ça peut malgré tout réouvrir parfois de vieilles cicatrices. Donc voilà, ça m'atteint, mais je reste solide le plus possible."
Cette capacité à continuer malgré les blessures se retrouve aussi dans son écriture.
Une musique comme espace d'émancipation
Les thèmes évoluent d'un morceau à l'autre, mais certaines idées reviennent régulièrement.
Le féminisme occupe une place importante dans son travail, tout comme la question de l'émancipation.
Pour autant, Toera refuse de transformer chacun de ses morceaux en manifeste.
"Le message varie selon les titres mais je pense que les messages les plus courants dans ma musique ce sont des messages féministes. Et je prône beaucoup l'émancipation en général. Après il ne s'agit pas forcément de faire passer un message. Des fois c'est juste cathartique. J'écris pour moi avant tout."
Cette sincérité explique probablement pourquoi ses textes oscillent constamment entre engagement et introspection.
L'indépendance a un prix
Comme beaucoup d'artistes indépendants, le principal obstacle reste économique.
Produire de la musique, financer les sorties, choisir où investir : chaque décision compte.
Elle évoque sans détour les difficultés financières auxquelles elle fait face et les sacrifices que cela implique.
Pour elle, l'indépendance est avant tout une question d'équilibre permanent entre création et réalité matérielle.
Un album qui promet de surprendre
L'actualité de Toera s'annonce particulièrement chargée.
Le 22 septembre prochain, elle dévoilera CE N° N'EST PAS ASSIGNÉ, un nouveau single qu'elle espère accompagner d'un clip avant sa sortie.
Mais c'est surtout son premier album, attendu pour février 2027, qui concentre toutes les attentes.
"On a presque tous les sons et je pense que personne est prêt pour ce bail. J'espère que ça va autant choquer les gens que je me suis moi-même choquée pendant la création."
Une promesse qui résume parfaitement son approche : continuer à se surprendre elle-même avant d'espérer surprendre les autres.
Chez Toera, la musique ne cherche pas à rassurer. Elle préfère provoquer, bousculer et laisser le temps faire son œuvre.
